Eloge de la marche


Introduction à l’exposition, Paris, Mars 2011
(Mises à jour régulières)

Éloge de la marche

Bande son selon l’humeur :
« Payo Michto »-Titi Robin (plages 1, 3, 6, 11)
« Le Foundou »-Alla (plages 1, 2, 3)
« Le Phare »-Yann Tiersen (L’Homme aux bras ballants, le Fromveur, la Noyée, Sur le fil)
« Psapha »-Yannis Xénakis dans l’interprétation de Françoise Rivalland

Pourquoi la marche ?

Est-elle d’un autre temps, d’une autre vie, d’une autre ville ?
Est-elle désormais réservée à la performance vacancière qui fait le GR 20 comme on fait la côte Dalmate ou les volcans d’Auvergne ?
Et qu’est-ce qu’elle fait, la marche ?
Elle fait du temps. Du temps qu’il fait.
« Le grand slogan contestataire d’une époque de plus en plus vouée aux connections superficielles à court terme, à la réalité virtuelle et à la marchandisation de l’expérience, c’est que la géographie, çà existe, et que la culture, çà compte. » (1)
Des jardins : la géographie, des cultures.
Du temps qu’il fait.
Quand on marche dans la ville, le temps qu’il fait, ce n’est jamais des intempéries. Çà, c’est un mot pour les médias. Le temps qu’il fait, c’est de la pluie, de la neige, du soleil...du vent. Le vent, c’est libre, çà circule, ça ne connait pas les frontières et les papiers d’identité, ça transporte les graines sans cartes de crédits.
Le vent, c’est de la géographie, et de la culture évidemment, puisque malgré tous les efforts de ceux qui sont si nombreux à nous vouloir du bien, celle-ci circule malgré tout.
Même si depuis la chute du Mur de Berlin, une bonne quarantaine de nouveaux murs ont séparé des quartiers, des régions, des pays de la planète bleue.
Cela fait des lustres que l’on sait que le mur d’Hadrien, la ligne Maginot et la Grande Muraille de Chine n’ont pas servi à grand chose mais il y a toujours des gens qui ont besoin d’œillères ; ce qui est intéressant pour les bétonneurs et les fabricants de caméras.
Moins bien pour les marcheurs.
Ceux qui ont le temps. Ou qui le prennent, contre tout, mais avec tous.
Avec tous parce qu’on a jamais vu un marcheur s’arrêter pour casser la figure à son voisin.
Quand on marche, on regarde. On ne voit pas. On ne respire pas, on sent. On touche et on goûte. On entend rien, on écoute.
On fait de la géographie. On apprend le nom des choses sans google et wikipedia. On s’arrête, on regarde, on lit.
Des livres.
Donc quand on marche dans les jardins publics, on marche dans des bibliothèques. Il y a de tout dans les rayons. Du journal à l’encyclopédie, c’est fou ce qu’on lit dans les jardins. C’est un choix. Il y a même le wifi. Enfin, un peu. Pas trop. Parce que l’écran, le soleil, le vent, la pluie. Ça ne colle pas trop. Tant pis pour le nécessaire développement de l’industrie de l’électronique. Celle-ci attendra l’insertion des puces dans la boite crânienne.
Il n’y aura plus besoin de « vendre du temps de cerveau disponible ». Ce sera disponibilité non stop. La mayonnaise à haut débit et même pas de bouton off.

Un Président de la République amoureux des livres et des arbres avait, m’a-t-on dit, refusé en son temps, un projet qui mettait depuis le quartier de La Défense un bâtiment affublé d’un énorme écran dans la perspective historique de l’ouest parisien. Ecran tourné vers le centre ville évidemment.
Ce refus était un choix. De ville, de vie. Désormais on choisit -à Lyon- de percer un tunnel pour les transports « doux ». (Vélos, transports en commun et piétons). Et sur les parois du tunnel, des écrans. Ils ont vraiment tout compris. Qui veut la paix prépare la guerre a-t-on appris. Et qui veut la guerre ? Prépare des écrans ou des murs, c’est juste une question de moyens.
Marcher en ville, maintenant, c’est mal vu. Un marcheur n’a rien à vendre.
Sinon, c’est un dé-marcheur.
Il faut aller vite.
Vite travailler pour consommer. Enfin, je ne suis pas certain de l’ordre de l’injonction.
Donc il faut y aller.
Vite.
Où ça ?

Cela fait des années que Paul Virilio le déplore : «  Ici n’est plus, tout est maintenant » (2)

Alors, où ça ?
Personne ne sait trop bien, mais on réfléchira après.
Réfléchir, ça fait trop peur.
C’est comme la marche, la culture, les jardins.
Et la poésie.
Ça aussi, ça fait peur. D’ailleurs Radio France a supprimé depuis longtemps la seule émission de poésie que tout le monde écoutait : la météo marine à 20h 05. « Viking, Cromarty, Humber, Shannon, Rockall, Pazenn, Cantabrico, Alboran, Maddalena, Circéo... » Géographie et poésie. Circonstances aggravantes. Supprimées.
C’est le temps de l’époque. Il est gris, tendance plombé. Alors c’est normal, au fond, qu’elle n’aime pas assez ses jardins, l’époque. Il y a trop de couleurs. La preuve : en France il n’y a plus de sciences naturelles, après l’école primaire. Les jardins, elle les préfère pour faire de l’hévainemenssiel et de la kommunication.
Alors pour se rattraper, l’époque « nous kommunike » avec la biodiversité.
Biodiversité par ci, biodiversité par là. (3)
Elle est passée par ici, elle repassera par là.
Au fait, la biodiversité, il faudra lui dire de ne pas oublier les marcheurs dans son catalogue. D’abord il sont biologiques, et en plus très diversifiés. Juste un peu mal vus ces temps-ci. Pas très excités, peu excitants.
« Dans un monde où l’on s’attache à fabriquer tous les excitants possibles sans rien faire pour tous ceux qui ont été excités » (4), le non-consommateur qui marche dans la ville et qui lit -des livres- ça ne va pas du tout.
Surtout que depuis 2007, plus de 50% de l’humanité vit dans les villes. Souhaitons que les 40 et quelques pour cent restants ne soient pas attirés par les surbrillances des écrans de la turbo-consommation. Il y a déjà une dizaine de villes de plus de vingt millions d’habitants, et une bonne vingtaine les poursuivent (vite, évidemment) dans la démesure.
Peut-on encore y marcher dans le vent plutôt que dans la misère ?
Certains s’en préoccupent, et sont trop rares.
Souhaitons que cela marche.
Comme l’Europe a su importer plus de 80% des plantes et des arbres qui poussent dans ses jardins, il lui faudra bien payer ses dettes à la géographie.
Jamais un arbre n’a eu pour fruit, des caméras de surveillance. Eloge de la marche.
Dans les jardins, il y a...des livres et...
Du vent !

(1) « L’âge de l’accès » Jérémy Rifkin, La Découverte, Paris 2000
(2) « L’art du moteur » Paul Virilio, Galilée, Paris 1993
(3) Cette même biodiversité qui vaut aux Parisiens, en avant-première mondiale (Février 2013), le privilège dont s’enorgueillit l’élu initiateur du plus grand massacre du sensible récemment accompli. L’implantation absurde et dévastatrice d’une borne de jeux électroniques dans un jardin public. Seul endroit de la ville où l’écran était encore absent. Un preuve palpable des fulgurances de l’intelligence de la marchandise. Lors de mon dernier passage sur le lieu de ce crime, (début juin 2014), le dispositif de jeu avait disparu. Panne, ou pression de l’intelligence sur la bêtise humaine ? A suivre...
(4) Entretien de Philippe Mérieu, pédagogue avec Stéphane Paoli, France Inter, 8 mai 2010