Le Grand Ecart-Voyages aux îles Chausey

Chausey

Ile mirage, illusion de terre, juste un passage d’estran pour faire un cadre clair aux rochers posés dans l’air. Tout est dans l’air ici, tout est dans la mer.

Pourtant on peut atterrir ici, il suffit de descendre du bateau, du moins c’est ce que l’on croit.

En mettant les pieds sur l’île on arrête de compter, la machine à calcul tombe en panne, victime d’un court circuit sidéral qui fait de Chausey un ailleurs de Terre, un astre à part.
On a beau vous dire que l’île est un archipel de 52 blocs étalés sur plus de 6 kilomètres où habitent 30 personnes et que l’estran couvre 2000 hectares à marée basse, on a beau vous rappeler que le continent n’est pas loin et que 500 carriers venaient extraire le granit au siècle numéro 19, on a beau étaler les stats et les discours de la raison, rien n’y fait, votre cerveau fait une bouillie de chiffres en les broyant dans un noroit de passage, ils se diluent dans l’air, s’évanouissent en coulées douces, en ouates, en nappes, en libres nuages car l’île est un nuage, vous êtes à la fois dedans et dessus, un nuage de roches égarées dans le sable lisse du courant de l’eau. Les chiffres ont disparus, vous êtes libres donc perdus .

Pour se perdre ainsi - (ainsi que disent les photos) -, pour atterrir dans un espace offert à ceux qui en nous, en nos corps trop lourds, se réveillent, se rebellent et subitement deviennent extra-terrestres, il faut abandonner le plat de l’île qui sert de sommet, il faut s’extraire du vert et des calmes pâtures, il faut tourner le dos aux rares constructions, s’égarer dans l’espace du marnage où les crabes rayent la grève pour faire un dessin éphémère. La mer, bientôt, effacera ces œuvres et tout pourra recommencer. Ici tous les animaux dessinent. Vous êtes dans un tableau dont le cadre sans ligne droite est tenu par un semis de roches au dos rond où les varechs en flaques rythment l’espace comme s’ils n’étaient que les ombres portées du relief.

Et tout recommence au détour d’une plage, tout se refait sans fin, sans pour autant se copier : rien de monotone dans cet égarement de la promenade, il arrive que des roches se dressent comme les gardiens du lieu et on avance alors sous surveillance, dans un pays inconnu, avec d’autres lois, d’autres rigueurs, d’autres penchants, il faut se courber face au vent.

Bien sûr il y a des limites mais on ne les voit pas. On peut ne pas les voir, on ne veut pas forcément les voir. L’artiste insiste, il nous place en situation d’immersion. Michel Corbou ne photographie pas l’eau mais c’est comme si on était dedans. On pourrait dire la limite c’est la mer, puisque nous sommes sur une une île. Mais non, rien ici ne résiste à l’analyse objective du terrain. Ce n’est pas le trait de côte qui fait limite, ce n’est pas la mer, c’est la lune. Ce sont les marées qui dressent le paysage et transforment le cartographe en dessinateur hésitant. On l’entend pleurer sur sa copie pour tenter de produire une figure unique et sérieuse, il se bat avec les logiciels de la raideur et finit par baisser les bras, le climat change, la mer monte, mais non elle redescend, ah ? , elle remonte, où ? Il faut courir avant qu’elle t’attrape et le vent souffle en force, et parfois, au détour d’une roche en creux, il t’aspire. Comment veux-tu dessiner sérieusement ? Ici, dans la bourrasque, même les drones se noient. D’habitude ils voient tout de haut avec des couleurs fluo, façon 3D pour vidéo facile, mais non, là ils perdent leurs ailes et toi tu nages, il n’y a que ça à faire, prendre l’eau.

Alors oui je veux bien, ne serait-ce qu’un instant, me trouver dans cette eau claire, j’ai des branchies pour ça, il faut chercher. Moi qui vient du pays où les vaches arrachent l’herbe pour se faire de la viande, j’irai voir les congres, les bars et les mulets qui ondulent en grâce comme s’ils ne pesaient rien. J’entrerai en discussion avec la gorgone, je m’attarderai au soleil du corail jaune, à l’axinelle branchue, entre deux plis du fond si proche, soudain apaisé, où passera, sans aucun doute, une daurade grise au nez d’un homard aux aguets. On peut rêver. Immersion obligée, on devient sous-marin. Comment sortir de l’eau ?

En sortant on prend du poids, terriblement. Comment se fait-il que nous soyons si lourds, si indélicat sur la grève au point de la poinçonner de nos pieds dépalmés et glacés en faisant des traces maladroites ….Et puis soudain, c’est vrai ça arrive, une jolie figure, les pieds d’un enfant ? Quelqu’un de léger assurément, quelqu’un de gracieux dans le vent . Y aurait-il ici, ici sur l’ile asservie à la lune reine, y aurait-il un humain ?

Il faut revenir au continent, reprendre le chemin du réel, un bateau pour traverser, il faut régler sa montre. Où est la montre, l’iphone est mort, j’ai perdu l’heure, j’ai raté la navette, la nuit tombe.

Elle fait semblant, la nuit. Il y a des étoiles partout, jusque dans la mer. On peut s’asseoir sur l’herbe. Dans le noir elle perd son vert, les géraniums sanguins font la lumière, le statice picote le sol, la jusquiame exagère, elle s’étale, j’attends. Alors viennent les nuages.

Ce sont eux qui ferment le ban. Ils ont l’art du tableau de fin. Ils ne cessent de se modeler pour faire du ciel un miroir de l’île. On peut en voir toutes les ondulations, tous les creux, les espaces, les attentes et les espoirs. Il suffit de s’allonger et lire vers le haut.

Le temps s’arrête. Sans effort, sans sonnette. Seuls le cri des mouettes.

J’ai jeté ma montre à la mer.

Gilles Clément

Jardinier, paysagiste, écrivain, créateur de nombreux jardins et auteur de nombreux livres, Gilles Clément a créé entre autres le Jardin des Méditerranées au Domaine du Rayol, où a été présentée pour la première fois (26.03 au 28.05 2017), l’exposition
"Le Grand Ecart-Voyages aux îles Chausey"