Les jardins font la ville

La nuit de Sao Paulo, vue du 24ème étage du Copan de O. Niemeyer. Juin 2103

A l’occasion de mon exposition au MuBE de Sao Paulo (21.06-30.07 2013), le quotidien Folha de Sao Paulo a réalisé par écrit cet entretien pour son supplément Environnement. J’ai très volontiers répondu après avoir découvert la richesse des questions de Simone Silva Jardim, rédacteur en chef de l’édition de Sao Paulo

Préambule :

Mes réflexions proviennent essentiellement de mon expérience des parcs et jardins européens. Le séjour de trois semaines que j’ai fait en novembre à Brasilia, Rio de Janeiro et Sao Paulo ne me permet pas d’avoir une expérience suffisante des jardins brésiliens pour en tirer des conclusions ou des réflexions au moins pertinentes. La principale observation que j’ai pu faire est que le paysagiste européen passe sa vie à tenter de faire pousser son jardin, alors qu’il me semble que le paysagiste brésilien passe le sien à CONTENIR son jardin tant la végétation et sa puissance semblent prêts à reconquérir l’espace dont la ville les a partiellement dépossédé.

Pendant des années, votre travail en tant que photographe et documentariste vous a amené à vous intéresser aux jardins publics. Plus qu’une question d’esthétique ou de plaisir/bien être, vous avez développé sur ces territoires un regard politique républicain et sans frontières géographiques. Pourriez vous nous parler un peu de la façon dont ce processus s’est produit, ce qui vous a réveillé/conduit à cette nouvelle perspective ?

C’est un processus qui est né du plaisir que j’ai moi-même à fréquenter les parcs publics. Je suis urbain, depuis toujours, même si je suis d’origine paysanne. Urbain, vivant à Paris depuis 1981 et profitant de mon temps libre pour aller vers des espaces où la sollicitation à consommer est la plus absente. Donc les jardins publics. On sait que le jardin est à la fois un idéal et l’image de l’idéal dans de très nombreuses sociétés et cultures à l’échelle de la planète. Chacun y voit ce qu’il veut, y apporte ce qu’il veut, mais n’y trouve rien à prendre, à avoir. La seule chose que l’on a à y faire est d’y être. Romantique, amoureux, lecteur, sportif, gymnaste, promeneur, dormeur...ou simple interlocuteur d’un voisin ou d’une voisine rencontré au hasard. Hasard qui ne se produit plus dans le reste de la ville, puisque celle-ci est totalement consacrée à ALLER VITE pour CONSOMMER PLUS. Consommer des marchandises, souvent peu utiles, consommer des images, des sons, des messages et se montrer, se faire voir. La ville s’est transformée en un siècle et demi en miroir des égos. Miroir qui a toujours existé, comme « Les Grands Boulevards » à Paris. Mais le miroir s’est agrandi à l’aide de complicités douteuses, très conscientes de leurs intérêts financiers. Le jardin public est l’antithèse de ce miroir. Et c’est le seul lieu de la ville où les écrans sont incongrus. Les écrans, interfaces rituelles d’une société où plus personne ne se parle, ne se regarde.
Il n’y a pas LA, d’interface. On est, simplement.
Alors je suis particulièrement énervé lorsqu’un élu de la ville de Paris se vante de mettre en avant-première mondiale depuis mars 2013, des écrans permettant d’accéder à des jeux vidéo dans un square public. Il se croit certainement très intelligent, fun et ludique, avant-gardiste sans doute. C’est tout simplement la plus belle preuve d’incompréhension de la cité qui participe de la négation du sensible. Ce qui n’empêche pas la même municipalité de nous rabattre les oreilles avec la biodiversité. Schizophrénie ou imbécilité de communicants ?
Jean-Christophe Bailly écrit dans «  Le propre du langage, voyage au pays des noms communs » Ed. Seuil, Paris, 1997 : « Le lieu est ce qui a lieu comme lieu. Non comme avoir »
Ce qui me paraît judicieusement définir le jardin, et particulièrement le jardin public.

Pour vous, qu’est-ce symbolise le jardin public quand il est présent ou absent dans les quartiers et les villes ? 

La présence du jardin public dans un quartier est une trace tangible d’une attention à l’autre. Ce que n’est pas une rue marchande. Un jardin public, c’est l’opportunité pour tous de partager sans enjeux de gains, un espace commun. Il n’y pas de ségrégations au jardin. Tous petits, vieux, pauvres ou nantis, actifs ou contemplatifs. Mettre à disposition un jardin public, c’est aussi mettre à disposition un espace de savoirs, à acquérir, à partager. Histoire, géographie, botanique, arts du dessin ou de la sculpture (en Europe, le jardin en hiver, c’est le dessin des formes dont les feuilles ont quitté les branches, en été c’est le volume sculpté des bosquets et des arbres élagués par les jardiniers). Le jardin public, c’est aussi un territoire pacifié, sans violence. En plus de trente ans de déambulations dans ces parcs et jardins, je n’y ai jamais vu d’agressions ou de bagarres. Ce qui n’est pas le cas du reste de la ville, que ce soient les plages ou les abords des enceintes sportives pour citer d’autres lieux auxquels on les associe souvent. Ils sont pourtant très différents. Le jardin public témoigne de l’intelligence de proposition que la cité peut offrir à ses habitants. Mais pas aux consommateurs. Or ceux-ci sont devenus les seuls interlocuteurs estimés des esprits supérieurs qui nous gouvernent.

Dans le monde contemporain, la technologie fournit toutes sortes d’expériences sensorielles créant un paysage paradisiaque entièrement réalisé par des logiciels sophistiqués. Il est maintenant possible de voir un film 3D qui nous transporte dans une forêt tropicale très « réelle », ou dans la vie des profondeurs de l’océan ou dans l’air et l’espace. Quel est votre avis ? Les portes ouvertes par la technologie aident ou rendent plus difficile le mouvement qui vous encouragez, qui défend l’importance des jardins et du paysage en tant que patrimoine collectif des villes ?

Je défends surtout l’expérience du corps, l’expérience des sens, l’expérience de l’homme sensible, avec ses cinq sens. Avez-vous déjà respiré, caressé, goûté, écouté une image de synthèse ? J’ai dans une autre vie, (en 1992), présenté à Monaco et à Paris l’installation interactive de L.Mignonneau et C. Sommerer « Interactive Plant Growing ». Il s’agissait en touchant quatre plantes réelles différentes reliées par des capteurs à un super calculateur, de faire pousser un jardin virtuel sur un grand écran. Si le résultat esthétique pouvait visuellement séduire, ou au moins intriguer, l’expérience sensorielle était des plus fade. Avez-vous déjà mangé des cerises en 3D, prises à même la branche ?
Les technologies développent leur propre monde. Une représentation. En aucun cas une expérience physique et sensorielle réelle. Elles ne remplacent rien. Et malgré leur progression, elles n’auront jamais la capacité à nous émouvoir que peut avoir un éclat de lumière sur une feuille agitée par le vent, surtout lorsque celui-ci vous caresse la nuque.
Elles apportent une expérience du monde qui leur est propre. En développant un onirisme chatoyant qui ne résiste pas aux coupures d’électricité. C’est là leur grande faiblesse, et leur grande illusion. Illusion renforcée par le fait que leur coût entraine une uniformisation des représentations qu’elles proposent. Regardez dans les concours, les dessins de jardins de Sao Paulo à Chicago, de Pékin à Londres ou à Lisbonne. Mêmes logiciels, mêmes simulacres. Même pauvreté. Même banalité.

Vous allez commencer bientôt une nouvelle exposition ici au Brésil, avec des bâches montrant 111 prises de vue de jardins et de paysages urbains capturés en France, Espagne, Portugal, Italie, Allemagne, Grèce, Suisse et au Brésil. Ces pays ont-ils quelque chose en commun dans la manière dont ils traitent leurs jardins publics ou des manières d’agir, étapes très différentes dans la façon de valoriser ces espaces ?

Cette exposition a été proposée à l’Alliance Française au Brésil par l’Institut Français. Elle a d’abord été présentée à Rio au Museo do meio ambiente, vient au MuBE à Sao Paulo et ira ensuite à Brasilia, à Belem et à Joao Pessoa. Ce qui est une occasion exceptionnelle pour moi de faire connaître cette réflexion sur le jardin, le paysage et les enjeux culturels et démocratiques de celui-ci. C’est aussi une opportunité que m’offre l’Alliance Française de faire connaître la diversité des formes, des approches et des contenus de cet idéal presque planétaire. J’essaie, dans la mesure de mes moyens d’y montrer la richesse conceptuelle des auteurs de ces jardins du monde, leur implication et leur altruisme. De tous les métiers d’art ou de culture que j’ai pu côtoyer dans mon métier de photographe, celui de paysagiste est certainement le plus généreux que j’ai pu rencontrer. Généreux dans le partage des savoirs acquis, et généreux dans le souci de donner le meilleur à partager à tous. Mais je répète que je ne peux toujours pas parler pour le Brésil dont je ne connais pas suffisamment l’histoire du paysage et des jardins, et encore moins l’histoire culturelle. Pour ce qui est de l’Europe, territoire de jardins, chaque pays a son histoire et sa culture. Ses végétations natives également. Il n’y a pas beaucoup de similitudes entre par exemple le jardin à la française ou le jardin anglais. Mais il n’y en a pas plus entre le baroque portugais et le modernisme des jardins contemporains de Barcelone. Alors que les végétations proviennent pourtant de bassins plus comparables. L’histoire du jardin est une histoire des formes, une histoire de l’architecture et des apports des voyageurs au long cours. Les jardins publics ont été historiquement des jardins du pouvoir (religieux, financier, politique) avant de devenir publics, laïcs et républicains. Chaque pays a sa propre relation avec la laïcité et la république. Et chaque jardin en est le reflet.
En ce qui concerne les jardins publics, nés après la révolution industrielle, conséquence de celle-ci, on y retrouve aussi toutes les différences qui font que Lyon ne ressemble pas à Madrid ni à Londres, que Berlin n’est pas Paris et que chacun à son histoire qui se devine et se comprend au fil des promenades et des observations. Un jardin public est le fruit d’une histoire esthétique, botanique et politique. C’est le reflet de l’histoire des civilisations. Trop vaste et trop riche pour être décortiqué ici.

Quels pays auraient les politiques plus pointues concernant ce sujet, selon votre avis ?

On pourrait dire que ce sont les pays où le libéralisme n’a pas encore réussi à triompher totalement en transformant des êtres vivants en consommateurs compulsionnels. D’une manière générale, on voit que certains pays ont une tradition de l’enseignement du paysage et de l’environnement plus développés que d’autres. Et dans les concours internationaux, auxquels participent de jeunes paysagistes, pour des festivals de jardins éphémères par exemple, l’Europe tient encore une place dominante. Qui est due à son histoire et à sa puissance économique. Et comme celle-ci est très largement sur le déclin, c’est ailleurs qu’il faudra guetter un avenir de la réflexion paysagère. Allez-y, tout est à faire pour que les villes ne soient pas des visions de démiurges vivants sous perfusion d’images de synthèse. Presque toutes les cultures ont une tradition paysagère et jardinière. Le déclin de la prédominance européenne sur l’histoire des formes ne doit pas masquer d’autres pensées de la ville. Olivier Mongin, philosophe, anthropologue, directeur de la revue Esprit, auteur de « La condition urbaine » (Estaçao Liberdade Ed, Sao Paulo, 2010), (et auteur de l’avant-propos du catalogue de mon exposition), s’attache à faire connaître le travail de Rogellio Salmona en Colombie. Une démarche presque inconnue en Europe, plus estimée ici en Amérique du Sud. Roberto Burle Marx a marqué la deuxième partie du vingtième siècle, et engendré un mouvement très vif et les paysagistes au Brésil ont un avenir et une pratique aussi vaste que l’étendue du pays. L’Inde a créé de fantastiques jardins moghols, l’Islam a irrigué le monde de son savoir technique et symbolique en créant des jardins de l’Alhambra au Taj Mahal. Et pourtant dans la zone la plus sèche de la planète. J’ai plus de doutes avec la Chine actuelle où le jardin semble encore être le reflet de l’image d’un pouvoir. A la manière de Versailles, étape fondamentale, mais historiquement dépassée. L’essor économique du pays engendrera nécessairement des évolutions salutaires.

Vous avez fait des prises de vue à Rio de Janeiro, Brasilia et São Paulo. Quelles impressions avez-vous eu à propos des rapports des Brésiliens avec les jardins et les espaces publics ? 

Comme je l’ai dit plus haut, mon expérience est un peu succinte. De Brasilia, je ne peut retenir que les jardins écrins de Burle Marx, créés pour célébrer les fleurons de l’architecture de Niemeyer. Mais ce ne sont pas des jardins publics. D’ailleurs, on ne s’y promène pas. On y photographie le jardin et l’architecture. Et il y a même un parc public, créé par Burle Marx et baptisé du nom de l’épouse du président de l’époque, qui est totalement à l’abandon. Au pays de Burle Marx. C’est bien un signe qu’un jardin public ne vit que s’il y a une vie dans l’espace. Or à Brasilia, celle-ci est cantonnée dans une galerie marchande. On ne voit pas de piétons, mais des voitures. Ce qui est incompatible avec le jardin. Pour Rio et Sao Paulo, j’ai pu vérifier que les familles accordent une grande importance à ces espaces (Rio : Parque Lage, Botânico, Aterro do Flamengo ; Sao Paulo : la favela réhabilitée Cantinho do Céu, Ibirapuera et le merveilleux Parque da Juventude de Rosa Grana Kliass)
Mais on sent à Rio que la plage exerce une attraction gigantesque qui « détourne » du jardin une partie de la population sans doute plus soucieuse de fare niente et de se faire voir. Je suis resté trop peu de temps à Sao Paulo pour apprécier réellement les pratiques. Mais j’ai en mémoire les jeunes couples flâneurs et les danseurs au travail sous les ombres magiques des arbres de la Juventude. Et l’appropriation respectueuse des lieux était un vrai bonheur.

Lorsque les populations ne participent pas au soin de leurs jardins et autres espaces publics de culture et de qualité de la vie, qu’est-ce que cela signifie et comment peut-on faire face à cette apathie ?

Si la population ne prend pas soin de ses espaces publics de culture, c’est qu’elle considère qu’il n’y a pas de bien commun à la cité. C’est une question qu’un haut fonctionnaire français avait soulevé dans un rapport sur le bien public il y a deux ans. Il remarquait que de plus en plus en France, le citoyen, l’habitant prenait pour lui de manière égoïste, sans respecter les envies potentielles du voisin. On en revient à la pensée libérale absolue dont je parlais plus haut. Dont la morale se révèle plus explicitement tous les jours : Après moi, le déluge. Une véritable régression de l’humanité. C’est donc cette pensée destructrice qu’il convient de modifier profondément.

Des villes comme Rio de Janeiro et Sao Paulo abritent une population croissante de personnes âgées. Les jardins et d’autres espaces publics de plaisir/convivialité, en plus d’offrir une meilleure qualité de vie pour ces personnes, pourraient-ils être pour cette tranche de la population une opportunité de s’inscrire de plus en plus dans la politique sociale et dans des actions auprès des citoyens ?

Je ne crois pas que le jardin public doive devenir une zone protégée pour les personnes vieillissantes. Ce serait contribuer à la séparation entre vie « active » et vie passive. Il faut, je pense que l’une et l’autre soient sans cesse en relation et dans l’échange. C’est ce qu’à bien compris Salmona dont je parlais plus haut qui intègre dans les jardins les structures sociales, publiques dont la société a besoin. Et il faudrait développer à mon sens cette idée, et intégrer, si l’on peut dire, toute la ville au jardin. Pas pour en faire une jungle sauvage, mais afin que les deux s’irriguent, l’un, l’autre. Qu’est-ce qui empêche qu’une banque ou qu’une entreprise de services soit localisée dans un espace public qui sert également à des pratiques et des usages différents ? La vie peut-elle être conçue dans la séparation ?

Pour vous, les jardins peuvent-ils "faire" une ville dans le sens de changer des endroits ayant des taux élevés de violence et d’autres problèmes sócio-environnementaux ?

Je crois que les jardins font la ville dans le sens, (c’est tout du moins dans ce sens là que je le dis) où ils font de la ville un espace de vie, que la vie ne se réduit pas à la marchandisation, que la vie n’est pas que du commerce, et que la ville n’est pas, et ne doit pas être une unité de production/consommation. Si cette philosophie est mise en œuvre, je crois sincèrement que les phénomènes dont vous parlez diminueront fondamentalement

À votre avis, les jeunes générations qui donnent une importance considérable à la technologie (usage intensif des smartphones et tablettes, par exemple) et qui préfèrent un environnement virtuel pour faire des amis et avoir d’autres expériences, auraient-elles une volonté de s’engager dans le mouvement qui vous menez, qui défend l’importance de jardins dans les villes ?

Les smartphones et l’usage compulsif des tablettes me semblent être des outils qui favorisent avant toute chose l’apparence, la superficialité et l’illusion des relations. En terme de contenus, je suis assez dubitatif. Est-ce que cela a réellement un sens d’avoir trois cent ou cinq cent amis sur machin chose ou bidule ? Quelles sont ces amitiés ? De quoi parlent-elles ? De la marque préférée de sous-vêtements de Lady Gaga ou du nombre de montres de luxe possédées par tel ou telle « luciole » du monde médiatique ? C’est peu nourrissant. Que ces techniques soient utiles et servent, c’est évident, mais à ma connaissance, elles n’ont pas encore remplacé l’air, l’eau et la lumière pour faire vivre le corps humain. Je ne préconise aucun engagement. De quel droit le ferai-je ? A Paris, (et j’espère dans de nombreuses villes au monde), les bibliothèques publiques sont pleines, les musées, les théâtres, les cinémas, les salles de concert aussi, et les jardins publics de même. Il est donc probable qu’il y a partout des jeunes (et d’autres) qui privilégient l’essentiel à la compulsion de la communication/consommation. Ce qui n’empêche personne d’utiliser son téléphone ou son ordinateur portable pour communiquer. Cet entretien est bien réalisé par mail.
Dans l’introduction à son ouvrage « Itinéraires d’un jardinier » (Xavier Barral Ed, Paris, 2009), Pascal Cribier, paysagiste dit simplement que « Quand on jardine, on n’est pas enivré par le vertige de soi ».
Ce qui est très certainement indispensable à une intelligence du monde.