Vibrations d’un paysage

À mon ami

« On pourrait presque dire que l’eau est folle », écrit Francis Ponge dans Le parti pris des choses : l’eau , dit-il, est possédée par l’idée fixe « de n’obéir qu’à sa pesanteur ». Le seul endroit du château de Courances où l’on n’en trouve pas est la face sud-est du grand parc : pour le reste, le château et tout le parc, qui en est le « sur-moi » (Horst Bredekamp) sont entièrement sous l’emprise des canaux, pièces d’eau et bassins. C’est dans cette obsession du mouvement, sondant la pesanteur de la matière, que nous apparaissent aussi, aujourd’hui, les plans élaborés pour le jardin naturel de Courances entre la Renaissance et le début du XXe siècle. Les eaux du Parc de Courances donnent une forme à la philosophie de la matière animée.
C’est sans doute aussi ce qui aura fasciné Michel Corbou au point de recueillir, par la photographie, des reflets de ce monde qui se courbe sur l’eau et qui est tout entier contenu en lui. Pour certaines de ces douze prises de vue, il est pratiquement impossible de discerner si elles sont nées de la lumière ou du pinceau, si la surface en miroir de l’étang prend sa source dans le temps de l’appareil, dans l’instant suspendu des gestes photographiques, ou bien au contraire dans la tache colorée sur la toile. Mais les mots de Baudelaire valent pour chacune de ces images : « Oui, l’imagination fait le paysage ».
Les photos de Michel Corbou sont des jeux d’eau, et il n’est nul besoin de fontaine ni de machinerie pour mener l’élément liquide à des constellations d’images sans cesse renouvelées. Toujours cadrée en évitant les bordures et les rives, en omettant tout horizon, l’œil derrière l’appareil légèrement penché, l’eau devient la surface d’une existence à laquelle les phénomènes de ce monde ne se révèlent qu’indirectement. Bien qu’animée, elle donne l’impression que rien ne l’effleure ; des profondeurs du reflet émergent des troncs d’arbre, comme si l’on venait de les couler, ou comme si tous deux, eau et arbre, avaient jailli en même temps d’une entité globale et s’étaient unis l’espace d’un regard. L’eau est toujours en dessous de moi, écrit Francis Ponge : « C’est toujours les yeux baissés que je la regarde. Comme le sol, comme une partie du sol, comme une modification du sol. » L’eau reflète en permanence le regard et ne peut que s’incliner en s’éloignant toujours plus de la rigidité de ce monde. Peut être la souffrance de l’homme est-elle d’être seulement vu, mais pas reconnu dans l’eau. La goutte d’eau comme figure du reflet, aussi bien celui du devenir que celui de la séparation ; à la manière des guillemets, elle pose les adieux d’une forme autant que son arrivée. Dans quelques images de Michel Corbou, on dirait même qu’un écrit s’écoule dans l’eau, et que ce qui était encore désigné dans l’écrit (le visé) s’en va vers l’image qui oscille à la lumière du mouvement.

Les « vibrations d’un paysage » mettent en scène une philosophie par le biais de la photographie. Si le jardin de Monet à Giverny, le reflet dans le grand étang, devient une œuvre d’art en panorama, comme « une vague sans horizon ni rivage » (Monet), les eaux du parc de Courances se situent dans une philosophie semblable à celle qu’avait formulée Leibniz à à la fin du XVIIe siècle pour le jardin baroque à Hanovre, et que Horst Bredekamp a redécouverte très récemment. « Chaque portion de la matière », écrit Leibniz, « peut être conçue comme un jardin plein de plantes ; et comme étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l’Animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin, ou un tel étang. »

Michel Corbou a traqué lors de ses promenades dans le parc de Courances l’infinie diversité de la matière et la multiplicité de ses relations, et lorsque l’arrière-plan de cet écheveau formé par l’eau le saisissait, il appuyait, pour notre plus grande joie, sur le déclencheur, afin de nous inscrire, nous aussi, dans la participation à l’image.

Hubertus von Amelunxen

Président de l’European Graduate School et ancien directeur de l’Ecole Supérieure de l’Image d’Angoulême et Poitiers, il a été conservateur invité du Centre Canadien d’Architecture de Montréal. Hubertus von Amelunxen est historien de la photographie, critique et auteur de nombreux ouvrages publiés en son nom ou en collaboration. Parmi celles-ci : Dieter Appelt, Lewis Baltz, Victor Burgin, Jean-Philippe Reverdot, Eric Rondepierre ou encore Paul Virilio. Il a été par ailleurs commissaire de nombreuses expositions dont "La photographie après la photographie" ou "Les lieux du non-lieu"

Ce texte a été rédigé pour l’édition limitée d’un coffret réunissant les douze images de la série "Vibrations d’un paysage", à l’occasion de la première présentation de l’exposition éponyme à la Librairie Mazarine à Paris, du 21 mars au 13 avril 2013